Critique de Anguilles démoniaques-1 v.1 le 09/03/16 à 22:47 par Kouje
Après l'île infernale, Yûsuke Ochiai signe son grand retour aux éditions Komikku avec Anguilles démoniaques. Pour l'écriture du scénario de cette série bouclée en trois tomes au Japon, le célèbre mangaka s'est inspiré directement d'un roman de Yû takada. Il nous entraîne dans les bas fond de la société japonaise, à travers le regard d'un anti-héros plutôt très empoté, en mélangeant suspens et horreur. Nous vous invitons à découvrir dans cette chronique, notre avis sur ce premier volume afin de savoir si Anguilles démoniaques tient ses promesses et se révèle être l'une des bonnes surprises de ce début d'année 2016.
 
© 2014 Yusuke Ochiai / Shônen gahôsha / Komikku

Masaru Kurami, trentenaire japonais à l’imposante carrure, s’est endetté dangereusement en jouant et en perdant aux courses. Pris à la gorge par ses usuriers, il est sauvé par le patron de “Chiwaki Enterprise” qui lui propose d’être son garant, en contrepartie de quoi, Masaru devra travailler pour lui. Recouvrement de dettes, transport de marchandises, extorsions, prostitutions déguisées, voilà le genre d’activités de la société dans laquelle a atterri le timide Masaru. Notre protagoniste principal enchaîne les déboires dans son nouveau job. Trop poli, en total contradiction avec son physique de rugbyman, il a du mal à s'imposer dans ce milieu qui frôle le grand banditisme. Malgré cela, Chiwaki, le boss, décèle un fort potentiel chez son nouvel homme de main et décide de le former personnellement.

Dans ces premières pages, l'histoire reste classique et nous décrit le milieu des yakuzas à travers les yeux de Masaru Kurami. On est loin de la fougue d'un Sanctuary de Ryoichi Ikegami mais on s'attache au malheureux protagoniste principal qui fait preuve d'une naïveté touchante au sein de sa nouvelle société. Masaru cherche juste à s'en sortir, il n'a pas un mauvais fond. Il ressemble à beaucoup de trentenaires actuels, aux emplois précaires, dans un monde où la crise casse les rêves et où chacun essaye de survivre avec ses propres moyens.

Du coup, phénomène d'identification oblige, on s'interroge sur nos propres limites. A la place de Masaru, aurions-nous aussi travaillé chez Chiwaki pour essayer de se construire un avenir meilleur en profitant de la misère des autres ? La réponse à cette interrogation entraine chez le lecteur l'installation d'une certaine compassion. On est enclin à comprendre ce personnage qui nous ressemble humainement. C'est un travail scénaristique intéressant car l'auteur peut s'emparer de ce ressenti pour imposer des événements encore plus incongrus dans la suite de son récit. On ne va pas s'en plaindre, on aime se faire titiller l'amygdale par du bon manga !

L'histoire accelère, nouvelle mission pour notre héros bourru, accompagné de son collègue Tomita. Il doit se rendre dans la banlieue Tokyoïte dans une entreprise spécialisée dans l'élevage d'anguilles, un poisson qui a pour particularité de manger tout ce qui contient des protéines... Une fois sur place, ils prennent connaissance de leur future contrat. Il suffit tout simplement de transporter de la marchandise entre Tokyo et cette entreprise à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, le tout pour 150 000 yens (environ 1200 €) par trajet. La seule règle : ne pas poser de question ou inspecter la cargaison !

De retour à la capitale, le boss de Masaru lui impose un nouveau look : crâne et sourcil rasé. Son air patibulaire ressort alors à merveille et lui donne beaucoup plus d'assurance dans son travail. Pour le lecteur, en changeant physiquement de la sorte, c'est plutôt l'impression que le personnage principal a rompu avec une partie de son humanité qui domine. S'il est simple de se déguiser et de jouer un rôle, la vie n'est pas une pièce de théatre et Masaru va vite l'apprendre à ses dépends.

C'est le moment où l'histoire bascule. On commence à se poser beaucoup de questions. Ce qui est intriguant et réussi, c'est que l'on imagine facilement (peut-être à tort d'ailleurs) le contenu des livraisons via divers indices visuels ainsi que les pensées de Masaru omniprésentes depuis le début de l'histoire. Dans le film Danny The dog de Louis Leterrier, le cochon était l'outil permettant de faire disparaitre les corps humains et dans ce premier tome d'Anguilles démoniaques, on se dit que l'anguille à de forte chance d'avoir ce même rôle.

L'ambiance malsaine prend à la gorge. De nombreux thèmes sont abordés : La drogue, la prositution ou le racket. Le nouveau visage de Masaru met de la distance avec le lecteur mais celui-ci est déjà bien ferré et il est trop tard pour refermer le manga. On veut connaître la vérité ! Finie l'identification avec le trentenaire, on éprouve plutôt un genre de syndrome de Stockholm, pris en otage et prêt à suivre notre "sale" héros jusque dans les abîmes de la mafia japonaise. L'histoire fluide, solidement construite, nous embarque rapidement jusqu'à la fin du volume. On est agréablement surpris par cette lecture qui se dévore avec une curiosité grandissante alors qu'honnêtement, on n'attendait pas grand chose de ce manga en lisant sa 4ème de couverture.

 
© 2014 Yusuke Ochiai / Shônen gahôsha / Komikku

Le dessin très "seinen", c'est à dire beaucoup plus réaliste que dans du "shonen", accompagne à merveille l'immersion du lecteur dans les magouilles de l'entreprise Chiwaki et les déboires du pauvre Masaru. Le trait fin souligne délicatement toutes les expressions des personnages pour transmettre leurs pensées sans avoir besoin d'artifice linguistique. Le mangaka utilise beaucoup les gros plans de visages. Comme un miroir, cela permet de partager une émotion avec le lecteur. Une autre astuce efficace de Yûsuke Ochiai c'est le découpage de case en 16/10ème comme dans un film au cinéma. L'ambiance thriller et polar s'en trouve renforcée via ce stratagème. Enfin, les personnages sont visuellement très différents : une armoire à glace, un beau gosse aux cheveux clair, un grand brûlé psychopathe, un vieux fou, un chef ténébreux... Là encore les repères visuels sont immédiats et ça fluidifie idéalement la compréhension du scénario.
 
© 2014 Yusuke Ochiai / Shônen gahôsha / Komikku

L'adaptation, le lettrage, la traduction et l'impression des éditions Komikku sont réussis. Certes la qualité se paye : 8.50€ pour un format 130x180mm entièrement en noir et blanc mais on n'a trouvé aucune coquille dans ce premier volume. Si l'on voulait chipoter un peu, nous dirions que les éditions Ki-oon délivrent la même prestation sur leurs produits pour 7,90€ mais Komikku est encore l'un des rares éditeurs à imprimer ces manga en France (c'est aussi le cas de Kurokawa) et cela se monnaye.

Conclusion : Un rythme bien dosé, une ambiance oppressante, un personnage principal peu orthodoxe forment un savant mélange qui permet à Anguille démoniaque d'accrocher brillamment le lecteur. Malgré un début classique, difficile de nier l'envie pressente de se procurer la suite des péripéties du lourdaud mais sympathique Masaru. La qualité du dessin et de la traduction accompagnent à merveille cette plongée dans l'univers sombre et malsain des yakuzas. Décidément, après le surprenant Inspecteur Kurokôchi, les éditions Komikku continue de nous proposer des oeuvres variées et de qualités. On en redemande !
cadre-Kouje

Kouje

Adepte de tous les types de mangas existants, je souhaite partager ma passion avec le plus grand nombre à travers ce site.
manga
Anguilles démoniaques-1
Volume 1 (France)
Komikku Editions
9 €
achat-amazon
Score
7.0 mangeeka
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