Critique de One Punch Man-1 v.1 le 13/03/16 à 13:26 par Kouje
En ce début d’année 2016, difficile d'échapper à la flambée One Punch Man attisée depuis plusieurs mois par un bouche à oreille exceptionnel sur les réseaux sociaux et une bataille farouche au dénouement surprenant entre les éditeurs français pour s’en approprier la licence d’exploitation. Que cache vraiment ce manga dessiné par Yûsuke Murata (Eyeshield 21) et scénarisé par One derrière tout ce battage médiatique ? Vaste et délicate question à laquelle le site Mangeeka va tenter d’apporter sa réponse.

La première surprise pour ce blockbuster tant convoité se trouve sur la couverture où l’on peut lire le nom de l’éditeur Kurokawa au lieu et place des sempiternels mastodontes Glénat, Pika ou Kana que l’on pensait largement favoris pour en être les exploitants français. Que nenni, les Japonais de la Shueisha ont cédé à la promesse d'un buisines plan en béton armé de la part de Kurokawa, construit sur une attention toute particulière accordée à la communication sur ce titre avant, pendant et après sa commercialisation. A n’en pas douter le schéma tactique publicitaire très détaillé proposé autour de One Punch Man non pas sur quelques mois mais vraisemblablement sur plusieurs années a du faire pencher la balance pour la décision finale.

Le secteur de l’édition est entré dans une nouvelle ère impulsée par les éditions Ki-oon où la légitimité et l’argent ne sont plus gages de domination en ce qui concernent les pourparlers avec les éditeurs japonais pour acquérir des licences prestigieuses. Il faut bien comprendre que le marché francophone tend à se rapprocher du modèle Japonais noyé dans une masse de nouveautés. Il n’y a pas de miracle : Pour qu’un nouveau titre tire son épingle du jeu, la publicité virale, massive et intelligente est une solution très efficace. L’âge d’or du manga est terminé, tout miser sur un nom ne suffit plus pour en assurer le succès commercial. De nombreux flops en termes de ventes l’ont démontré ces dernières années comme le shônen Toriko de Mitsutoshi Shimabukuro pourtant idéalement adapté au marché français qui consomme principalement ce type de manga.

Résultant de cette nouvelle ligne éditoriale, nous avons assisté à une campagne publicitaire sans précédent mais qui logiquement risque de devenir la norme à l’avenir pour tous les nouveaux gros blockbusters japonais. Depuis sa sortie en France, des affiches publicitaires trônent à l’effigie du personnage principal de One Punch Man dans les métros parisiens, des bandes annonces inondent les sites spécialisés, des articles dans plusieurs grands journaux généralistes ont même annoncé par avance le futur succés de ce manga, du jamais vu !
Mais le véritable coup de maître, c’est la présence de la série animée en streaming gratuit sur ADN trois mois avant la sortie de la version papier. Beaucoup de lecteurs ont pu avoir un aperçu conséquent du véritable potentiel du titre et être convaincu que l’investissement dans les tome reliés valait la peine. Résultat des courses ? Meilleur démarrage depuis 10 ans en France pour une bande-dessinée avec plus de 60 000 exemplaires vendus en deux semaines. Des libraires dévalisés en 2 jours.
 
Publicité dans le métro parisien - Photo d'Aurelien PIGEAT


Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Nous allons suivre les aventures de Saitama, un jeune chômeur qui s’est entrainé pendant 3 ans pour devenir un super-héros. Personne ne peut le battre car il vient à bout de tous ses adversaires en un seul coup de poing. Malheureusement pour lui, l’euphorie des premiers succès, à travers desquels il cherchait un sens à sa vie, a laissé place à une lassitude incommensurable.

L’idée de base est surprenante ! Nous avons à faire à un Seinen (manga pour jeunes adultes) dont l’issue des combats est courue d’avance. On se dit forcement que cela va vite tourner en rond mais c’est sans compter le talent du scénariste : One.

Petite parenthèse. Vous le savez peut être déjà, la version reliée de One Punch Man n’est en fait qu’un reboot d’un web comics créé de toutes pièces par ce mystérieux One justement. L’éditeur japonais Shueisha flairant le bon filon (les millions de lecteurs de la version en ligne aidant) a fait appel au dessinateur professionnel Yûsuke Murata pour redynamiser visuellement l’ensemble (la version de base est graphiquement plutôt pauvre) et commercialiser l’œuvre pour un plus large publique. Ce qu’il faut souligner c’est que du coup, le scénariste One n’a pas subi la pression habituelle de son éditeur pour imaginer son histoire. Cela lui donne une bonne dose d’extravagence et beaucoup d'authenticité face aux productions dites classiques du secteur.

Au-delà d’un synopsis original, ce manga dénonce subtilement, par l’absurde, les traits de caractère de la société japonaise voir plus globalement du genre humain. Il est question de chômage, de pollution, de dopage, d’éducation ou encore du sens de la vie, le tout largement saupoudré d’humour et de second degré ce qui rendent tous ces propos à priori déprimants bien plus digestes que prévu, voire absolument désopilants. On rit beaucoup dans un premier temps puis on s’interroge sur le fond, un peu sur le même principe que les bandes-dessinées d'un Charlie Hebdo ou d'autres journaux satiriques. C’est d’ailleurs pour cette raison que One Punch Man est catégorisé  seinen, pas shônen.
 
© 2012 by ONE, Yusuke Murata/SHUEISHA Inc.

La transition est toute trouvée ! Non ce n’est pas un shônen mais (on aborde là l’autre point fort de l’œuvre) ce manga lorgne carrément sur les genres les plus populaires de la bande dessinée mondiale : Les comics américains et le shônen manga japonais tout en y ridiculisant leur spécificités et leurs codes. Cela contribue évidemment à alimenter le phénomène One Punch Man.
Chez l’Oncle Sam, un super-héros est visuellement au top, classe. Il a un lourd passé qui justifie ses actions et il est apprécié de son entourage. Saitama, lui, a seulement 25 ans mais il est déjà complètement chauve, sa tenue ressemble à un mauvais cosplay de Superman, il semble être devenu un justicier uniquement parce qu’il ne trouvait pas de travail et même après avoir sauvé la planète plusieurs fois, personne ne le reconnaît dans la rue ni se préoccupe de lui…

Le shônen en prend aussi pour son grade. Cet archétype du manga met en avant l’effort pour atteindre un objectif difficile, il justifie des affrontements sur des bases idéologiques que chaque camp défend ardemment, le personnage principal poursuivant souvent un rêve inaccessible. Saitama, lui, est devenu imbattable suite à un entrainement dérisoire, il ne se bat que pour lui-même sans chercher à comprendre les motifs de son adversaire dont il n’a cure. Il ne poursuit aucun rêve si ce n’est de retrouver l’extase de ses premiers combats lors desquels la conclusion, sa victoire donc, n’était pas écrite à l’avance.
 
© 2012 by ONE, Yusuke Murata/SHUEISHA Inc.

Vous l’aurez compris, le scénario semble léger au premier abord mais il cache une intelligence rare, une belle profondeur et fourmille de trouvailles dont on se délecte au fil des pages.

Côté dessin, la plume de Yûsuke Murata fusionne à merveille avec le scénario de One. Le Monsieur est quand même ancien apprenti de Takeshi Obata (Hikaru no go, Death Note, Bakuman…) que l’on peut qualifier sans sourciller d’un des plus grand mangaka de sa génération. Plusieurs planches sont jouissives alliant finesse, perspectives ahurissantes et originalité débordante. Les combats rendent admirablement bien l’impression de puissance de Saitama. L’humour est drôlement servi par les faciès décalés des personnages pris au piège de situations loufoques. Au final, la seule frustration ressentie à la lecture de ce volume est la taille du format poche qui ne met pas assez en valeur le travail de l’artiste ! On rêve déjà d’une version Deluxe aux pages plus imposantes pour se perdre à l'intérieur avec délectation.

En ce qui concerne l’adaptation française, il y avait forcément une grosse pression sur les épaules des éditions Kurokawa mais ces dernières ont relevé ce défi avec brio ! Pour un format poche, il n’y a aucune fausse note. Les jeux de mots sur les monstres sont bien trouvés. On peut en profiter à ce propos pour saluer l’excellent travail de traduction de Frédéric Malet qui avait déjà eu fort à faire sur Gintama de Hideaki Sorachi. Il y a également beaucoup d’effets typographiques bien pensés en fonction des situations. Les onomatopées sont traduites uniquement lorsqu elles ne dénaturent pas le dessin et aucun texte n’est illisible. On a vainement cherché de quoi se plaindre mais n’avons rien trouvé.

La conclusion est claire et sans appel : Ce premier volume de One Punch Man est LA claque manga que l’on attendait en ce début d’année 2016. Le fond comme la forme apportent beaucoup de fraicheur dans ce genre très stéréotypé qu’est le manga japonais. Il est certain que nous avons là l’un des futur poids lourd du secteur en France. Espérons quand même que le succès mondial du titre n’aura pas raison de la verve et de la liberté de propos du talentueux scénariste One qui a maintenant mis un pied dans la machine commerciale de la Shueisha.
 
© 2012 by ONE, Yusuke Murata/SHUEISHA Inc.
cadre-Kouje

Kouje

Adepte de tous les types de mangas existants, je souhaite partager ma passion avec le plus grand nombre à travers ce site.
manga
One Punch Man-1
Volume 1 (France)
Kurokawa
7 €
achat-amazon
Score
8.0 mangeeka
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